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Chapitre II
L'administration de la
guerre
Les réformes menées par
Chamillart au sein du
département de la guerre ne
sont
pas comparables à celles
qu'avaient mises en oeuvre
Louvois et son père.
L'époque n'était plus au
grandes réorganisations, et
Chamillart se contenta
d'utiliser les cadres en
place, en y insérant quelques
nouveautés, telles
qu'une
direction générale des vivres,
qui ne lui survécut guère. En
revanche, la fin du
règne de Louis XIV est une
époque essentielle pour
comprendre la naissance
de
l'administration de la guerre.
Réduite jusqu'alors à quelques
premiers commis
choisis dans la clientèle du
secrétaire d'Etat, celle-ci
prit une importance
nouvelle. Après plusieurs
modifications importantes dans
les attributions des
bureaux, et la création d'un
grand bureau chargé de
l'ensemble des aspects
matériels liés à la marche des
troupes, Chamillart promulgua
en mars 1708,
quelques jours après sa
démission du contrôle général,
le premier texte
officiel
réglementant le fonctionnement
des bureaux de la guerre. Ce
texte, qui donnait à
chaque premier commis des
occupations précises,
accordait en particulier
une
place prépondérante au bureau
de la correspondance.
Parallèlement, le temps
des
Chamillart est un moment
important dans la définition
du statut des commis de
la
guerre, qui annonce celui des
"pré-fonctionnaires" du XVIIIe
siècle. Au sein de
chaque bureau, une hiérarchie
de plus en plus nette sépare
le premier commis,
chef de bureau, de ses
subordonnés; cette hiérarchie
apparaît également dans
les
salaires et dans les avantages
financiers dont tous
bénéficient. Du point de
vue
social, les premiers commis se
différencient également. Issus
parfois de
familles de robe réputées,
souvent fortunées, ils peuvent
obtenir des alliances
très honorables. En revanche,
malgré la naissance
progressive d'un
véritable
esprit de corps, ils éprouvent
encore le besoin de posséder
une ou plusieurs
charges qui puissent leur
assurer un revenu régulier et
qui soient
transmissibles à leur
descendance. Moins touchés par
ce besoin, les simples
commis étaient en revanche
très attachés à la promotion
de leur famille au sein
des bureaux eux-mêmes: c'est
ainsi que se créèrent dans les
premières années du
XVIIIe siècle de véritables
dynasties de commis,
comprenant parents, frères
et
cousins.
Chapitre III
La guerre et la politique
étrangère
La guerre de Succession
d'Espagne aurait dû entraîner
une étroite
collaboration
entre les deux départements de
la guerre et des affaires
étrangères. Mais peu
d'éléments rapprochaient leurs
deux chefs, Chamillart et
Torcy. Tous deux
s'opposèrent d'abord au sujet
des affaires intérieures de la
couronne espagnole.
Dès les premières années de la
guerre, Chamillart s'efforça
d'avoir dans la
péninsule des correspondants
efficaces, à même de le
renseigner sans qu'il
ait
besoin de passer par Torcy.
Mais la succession trop rapide
des ambassadeurs de
Versailles à Madrid l'empêcha
d'établir des relations
suivies, et ses
relations
avec Jean Orry, le plus
influent des représentants
français, furent
orageuses.
Chamillart trouva finalement
un ami en la personne de
l'ambassadeur Amelot,
mais
perdit sa confiance lorsque le
roi ordonna, en 1709, le
retrait des troupes
françaises. Sur le théâtre des
opérations, Chamillart laissa
donc la conduite
des affaires diplomatiques à
Torcy, et se contenta de
relations avec les
chefs
de guerre.
Aux Pays-Bas, en revanche, la
situation était plus ambiguë.
Dès 1706, le
secrétaire d'État de la
guerre, qui disposait
d'innombrables informateurs
sur
les frontières et dans les
provinces du Nord du royaume,
avait tenté d'imposer
des négociations en vue de la
paix. La désastreuse campagne
de 1708 le poussa à
renouer avec ses
interlocuteurs, tandis que
Torcy, de son côté, faisait de
même.
Les deux ministres
entretinrent chacun leur
propre réseau
d'informateurs,
jusqu'à ce que, au mois de
février 1709, Louis XIV décide
d'entrer dans les
négociations officielles par
l'entremise du comte de
Bergeyck, homme de
Chamillart ; le souverain
jouait ainsi sur la
concurrence de ses deux
ministres,
et, préfiguration du “ secret
du roi ”, se réservait le
droit de choisir la
voie
qui lui paraissait la plus
sûre. Par le réseau qu'il
avait monté, Chamillart
fut
donc à l'origine des
préliminaires de La Haye.
Mais, dès que les
négociations
furent officielles, le roi en
confia la conduite à Torcy, et
Chamillart rentra
dans l'ombre, se contentant
désormais d'être tenu au
courant, sans grandes
illusions, de l'évolution des
pourparlers.
Troisième partie
La fortune de Michel
Chamillart
Chapitre premier
Les bases de la fortune de
chamillart
La fortune de Chamillart
fut-elle aussi modeste que son
envergure politique ?
Fils aîné de Guy Chamillart,
le futur ministre reçut une
part importante de la
succession de celui-ci, et
l'accrut encore par son
mariage avec
Élisabeth-Thérèse Le Rebours,
fille unique d'un maître des
comptes. Le montant
de sa fortune, toutefois, ne
dépassait guère la moyenne de
ceux de ses confrères
conseillers au Parlement de
Paris. La position éminente de
Chamillart lui valut
de s'occuper de la succession
de plusieurs des membres de sa
famille : celle de
son oncle Gaston Chamillart,
puis celle de son frère
Jean-François, évêque
de
Senlis, lui rapportèrent
chacune quelques dizaines de
milliers de livres.
Enfin,
des proches du ministre lui
firent tout au long de sa vie
des dons importants :
le plus généreux d'entre eux
fut le financier
Nicolas-Jérôme Herlaut.
Enrichi
grâce à Chamillart, il légua
au ministre et à son fils une
fortune considérable,
constituée en grande partie
d'immeubles de l'actuelle
place Vendôme, mais des
difficultés imprévues
poussèrent le ministre, alors
disgracié, à se séparer
de
la plus grande partie de cet
héritage. En réalité, la
fortune de Chamillart
résulte de l'exercice de ses
charges successives et de la
faveur royale bien
plus que de ses origines
familiales. L'étude des
appointements du ministre
au
long de sa carrière montre un
accroissement brutal de ses
revenus à partir des
années 1690, et qui connut son
sommet entre 1701 et 1708. Les
livres de compte
de Chamillart permettent de
calculer avec précision les
revenus séparés du
contrôleur général des
finances et du secrétaire
d'État de la guerre et
jettent
une lumière nouvelle sur la
façon dont ces sommes étaient
perçues. Avec un
revenu annuel proche de 250
000 livres par an, Chamillart
touchait des sommes
tout à fait comparables à
celles que recevait Colbert.
Sa disgrâce, en 1709,
porta un coup dur à sa fortune
; mais le roi lui accorda une
pension confortable
de 60 000 livres par an, qu'il
put conserver jusqu'à sa mort.
Si le temps des
grands ministres semblait
définitivement passé, il est
clair que le service du
roi enrichissait toujours, à
la fin du règne comme au
début, ceux qui s'y
adonnaient.
Chapitre II
La gestion de la fortune de
chamillart
Avec de tels moyens,
Chamillart pouvait envisager
des opérations de
grande
envergure. Dans les premières
années de sa carrière, il se
contenta d'acheter
puis de revendre les charges
successives qui lui furent
confiées. Prudent, il
prêta peu son argent, et resta
généralement éloigné de la
spéculation. C'est
finalement la pierre et la
terre qui eurent le plus de
valeur à ses yeux.
Après
avoir quitté la rue des
Bernardins, il s'était
installé en 1691 dans le
Marais.
Locataire successif de deux
hôtels différents, il fit
effectuer dans l'un
d'entre eux, situé rue
Charlot, des travaux
importants. À peine devenu
ministre,
il se lança dans une grande
opération immobilière autour
de la place des
Victoires. Achetant coup sur
coup de très nombreux
terrains, il songea un
moment
à s'y faire bâtir un hôtel.
Mais il emménagea finalement,
en 1703, dans l'hôtel
de Lorge, propriété de son
gendre, qu'il modifia
considérablement, tout
en
revendant, avec une forte
plus-value, l'essentiel des
terrains qu'il avait
acquis. Il en conserva
seulement une partie, qu'il
laissa à son ami le
financier
Mauricet de La Cour. Celui-ci
y fit bâtir, sous la direction
de l'architecte
Pierre Levé, un très vaste
hôtel, surnommé “ hôtel de
Travers ”, et
probablement
destiné au ministre qui,
toutefois, n'y habita
jamais.
Chamillart fit aussi preuve
d'une intense activité
foncière. Héritier par
son
père d'une terre en Normandie,
il la revendit pour acheter le
domaine de
Montfermeil, plus proche de
Paris. La mort subite de
Barbezieux lui donna
l'occasion d'acquérir la terre
de l'Étang, située entre Paris
et Versailles.
Pendant près de dix ans,
Chamillart s'adonna avec
passion à l'amélioration de
ce
bâtiment à peine achevé, dont
il fit presque une résidence
principale. La
démission de 1708, puis la
disgrâce de 1709, mirent fin à
l'ensemble de ces
projets immobiliers : le
ministre déchu céda une partie
de l'Étang à Nicolas
Desmarest, avant de revendre
le château lui-même à un
démolisseur. Si le
bilan
financier de ces multiples
opérations ne fut pas négatif,
elles laissent une
impression d'échec, ou en tout
cas, d'une activité trop
désordonnée pour être
efficace. Au lendemain de sa
disgrâce, en effet, Chamillart
ne possédait en
pleine propriété ni terre ni
hôtel.
Chapitre III
Le déclin (1709-1721)
Après sa disgrâce, Chamillart
visa d'abord des demeures
moins ambitieuses : il
loua dans un premier temps un
hôtel quai Malaquais, et
acquit finalement, en
1712, un hôtel proche de
Saint-Eustache, dans lequel il
vécut jusqu'à sa mort.
Désireux de s'installer en
province, il jeta son dévolu
sur la terre de
Courcelles, entre Le Mans
et La Flèche. Le château avait
été rebâti au milieu
du
XVIIe siècle, et offrait
toutes les commodités
nécessaires au ministre
renvoyé
.
Celui-ci y passa désormais
toute la belle saison,
s'attachant à agrandir
ses
terres par une politique
soutenue d'acquisitions,
entretenant quelques
relations
parmi la noblesse locale, et
recevant régulièrement, pour
tromper l'ennui, de
vieux amis parisiens. Les
occupations quotidiennes de
Chamillart sont mal
connues. Peu poussé vers les
exercices intellectuels, le
ministre avait un goût
certain pour l'art de la
reliure, et ce goût fut
ensuite repris par sa
femme,
dont le nom est célèbre parmi
les bibliophiles. Mais
plusieurs documents
inédits
montrent que Madame Chamillart
fit relier les livres de son
mari bien plus que
les siens propres, et nous
apprennent le nom de son
relieur, l'artiste
Louis-Joseph Dubois. Persona
non grata à Versailles dans
les premières années de
sa disgrâce, le ministre
retrouva la faveur officielle
du souverain en 1712.
Sans reprendre la vie de
courtisan, il put exercer à
nouveau sa charge de
grand
trésorier de l'Ordre du
Saint-Esprit, mais la revendit
dès 1713. Malade,
épuisé
physiquement, il eut la
douleur de perdre en l'espace
de deux ans trois de
ses
quatre enfants. Son fils, le
marquis de Cany, doté de la
charge de grand
maréchal des logis de la
Maison du roi, et sur qui
reposaient tous les
espoirs
du ministre, mourut en 1716,
ne laissant que des enfants en
bas âge. La duchesse
de Lorge et la duchesse de La
Feuillade moururent au même
moment. La fin de la
vie de Chamillart fut
consacrée au règlement
compliqué de sa succession
puisque,
dès son vivant, le ministre
avait laissé l'essentiel de
ses biens à ses enfants
et petits-enfants. Il mourut
au printemps de l'année 1721,
oublié de son temps,
et fut inhumé auprès de ses
aïeux, dans l'église
Saint-Nicolas du Chardonnet.
Sa
fortune, partagée plus de
vingt ans après sa mort par
ses héritiers, et qui
atteignait à peine 350 000
livres, n'était plus que le
lointain reflet de la
brillante carrière qu'il avait
menée.
Conclusion
La seule faveur du roi fit de
Chamillart, modeste héritier
d'un lignage mal
assuré, un ministre chargé
pendant presque une décennie
des deux départements
ministériels les plus
importants du royaume. Il est
donc possible de regarder
ce
mal aimé de l'histoire comme
le type même de ministre
apprécié de Louis XIV.
Certes, il ne fit jamais
preuve d'une très forte
personnalité, et beaucoup
de
ses entreprises, tant dans le
domaine privé que public,
furent des échecs
apparents. Mais ce caractère
même de grand commis,
administrateur dévoué
et
compétent, en même temps
qu'homme effacé, fait de lui
un modèle de ministre
beaucoup plus crédible que
celui qu'offrent Colbert ou
Louvois. Capable et
intelligent, placé à une
période essentielle qui voyait
l'administration
prendre
le pas sur les clientèles, et
la France passer du Grand
siècle au siècle des
Lumières, il sut faire face
avec pragmatisme aux
situations difficiles
auxquelles il était confronté.
Par son absence de
rayonnement, par son
action
ministérielle marquée par
d'importantes mesures
administratives plutôt que
par
des grands bouleversements,
et, surtout, par la façon dont
il considéra et
exerça ses fonctions, en
relation avec les autres
secrétaires d'État,
Michel
Chamillart illustre mieux que
tout autre les profondes
transformations de
l'État
royal à l'aube du XVIIIe
siècle.
Pièces justificatives
Inventaire de la bibliothèque
des Chamillart.
Correspondance échangée
entre
Chamillart et la maréchale de
Noailles. Déclaration
relative à l'hôtel de
Travers. Règlement sur
l'organisation des bureaux de
la guerre de mars 1708
et
différents documents relatifs
aux commis des bureaux de la
guerre.
Annexes
Dictionnaire prosopographique
des commis des bureaux de la
gu |